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Espagne

Rencontre d’un explorateur des villages abandonnés d’Espagne

Rencontre d’un explorateur des villages abandonnés d’Espagne
septembre 30
13:43 2014

Cela fait 25 ans que tu parcours les villages dépeuplés d’Espagne. Comment a débuté cette passion pour les ruines, les lieux dépeuplés, les vestiges ? Et qu’est-ce qui te fait continuer d’explorer ?

Un ensemble de circonstances m’a conduit à m’intéresser de plus en plus pour le monde rural qui agonisait et auquel peu d’attention était portée. D’abord, les histoires que j’entendais raconter mon grand-père quand j’étais enfant et les chansons si tristes que chantait Labordeta [poète et auteur-interprète espagnol décédé en 2010, NDR], dans lesquelles il traitait du dépeuplement terrible qui se produisait dans sa terre d’Aragon. Ensuite, quelques cartes très détaillées que j’ai eues entre les mains et où étaient signalés des villages que l’on ne voyait pas lorsqu’on reprenait l’autoroute : des villages situés en hauteur dans la montagne et d’autres qui se trouvaient sans chemin d’accès, qui te faisaient te demander si des gens vivaient là (car en ce temps, il n’y avait qu’à peine de l’information sur les villages dépeuplés). Tous ces facteurs m’ont conduit à visiter mon premier village dépeuplé il y a 25 ans et depuis lors, je me suis de plus en plus accroché à cette passion.

Pourquoi cet attrait pour les ruines ? Passion historique ou attrait esthétique pour ce qui est ruiné?

Pour les deux. Disons que le second implique le premier. Ce qui est abandonné me saisit : j’aime le silence que l’on y sent ; j’aime la décadence des édifices en ruines ; j’aime voir des constructions tellement belles et tellement rustiques à la fois, du type que l’on ne voit plus actuellement. J’aime être dans un village dépeuplé et m’imaginer comment s’y déroulait la vie jadis : je m’imagine les enfants sortant de l’école, les dimanches lorsque les gens sortaient de table, les jeunes filles qui allaient à la fontaine y puiser l’eau, les anciens assis au seuil de leur maison, etc.

Ce sont des sensations que l’on ressent en laissant vaguer son imagination. Cet attrait envers les ruines est aussi ce qui m’a conduit à mener des recherches sur la vie de ces lieux, de quels moyens de subsistance disposaient les gens, comment étaient leurs fêtes, pourquoi ont-ils fini par s’en aller, etc. Connaître la modeste histoire des lieux qui sont restés vides.

Que nous apprennent les villages abandonnés ou dépeuplés sur l’Espagne, son identité et son histoire ?

Ils nous enseignent un mode de vie disparu et qui ne reviendra plus jamais. Un mode de vie où les gens vivaient de ce qu’ils produisaient et travaillaient très durement, mais qui étaient heureux avec le peu qu’ils avaient. On valorisait beaucoup plus les choses qu’aujourd’hui. On accordait beaucoup d’importance aux petits détails. On mettait à profit la moindre petite parcelle de terre, aussi pierreuse fût-elle. Les animaux avaient une grande importance. On célébrait très intensément les grandes fêtes patronales : c’était le rendez-vous de l’année dans chaque village. On faisait de longs déplacements en marchant ou à cheval pour se rendre à n’importe quel endroit. Tout cela s’est perdu ; maintenant nous avons atteint un confort pour tous et ne voulons pas faire de sacrifices. Les villageois étaient comme une grande famille dans laquelle existait une harmonie entre les gens et où l’on allait de l’avant avec peu de moyens.

En outre, il ne faut pas oublier l’important patrimoine culturel qui se perd avec l’abandon des villages, églises, ermitages, palais, maisons, fontaines, moulins, chemins, etc.

L’exode rural, en Espagne, s’est produit surtout au XXe siècle. Quelles sont les caractéristiques les plus fréquentes de l’exode rural en Espagne?

L’abandon dont ont souffert les villages a été provoqué par l’administration publique. Ils n’ont pu obtenir les infrastructures nécessaires que l’époque exigeait. Ils n’avaient ni autoroute, ni lumière, ni eau ; les écoles ont fermé, le médecin s’est installé loin du village. A tout cela, le gouvernement n’a pas voulu apporter de réponse. L’on voulait que les gens s’en aillent à la ville, où il y avait beaucoup de travail en raison de l’émergence de l’industrie dans la deuxième moitié du XXe siècle. Comment faisait la population rurale pour venir à la capitale ? En ne dotant pas les villages des infrastructures et services de base nécessaires pour continuer à y vivre.

Vient ensuite le cas des barrages. Pour fournir l’énergie électrique, il fallait créer des chutes d’eau qui la produisent. Pour répandre l’eau dans de grandes zones d’irrigation qui se trouvaient dans les vallées, il fallait un grand volume d’eau. Comment y parvenir ? En construisant des retenues d’eau en zones de montagne. Mais le sacrifice que cela impliquait était la submersion des villages pour construire ces barrages. Qu’importe le dégât que cela pouvait causer aux populations qui vivaient là depuis des générations : on les a expulsés de leurs maisons, et voilà. Des villages comme El Atance (Guadalajara) n’existent plus, se trouvant au fond des eaux d’une retenue d’eau ; d’autres villages, comme Las Ruedas de Enciso (La Rioja), se trouveront aussi submergés si rien n’est fait pour y remédier.

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Quels sont les types d’abandon les plus anciens ? Quelles en furent les raisons?

C’est au XXe siècle, surtout dans sa seconde moitié et plus concrètement dans les années 60, que le nombre de villages demeurés vides a atteint son apogée en Espagne. Des centaines d’endroits se dépeuplaient pour les raisons mentionnées précédemment. Mais, déjà au XIXe siècle et auparavant, il y a une constance de villages que l’on abandonnait, à divers endroits.

Les personnes âgées d’aujourd’hui se souviennent avoir vu les villages habités dont rien ne subsiste maintenant. Des choses simples comme un modeste ermitage ou un mur d’édifice signalent qu’il a existé un noyau de population dans les siècles passés. Le problème, c’est que l’information sur ces époques est très maigre. N’est parvenu jusqu’à aujourd’hui que le nom de ces lieux abandonnés et pas beaucoup plus. Selon ce qu’on dit, ils se sont vidés en raison d’épidémies, pour se trouver sur un mauvais terrain et en raison de maléfices. Cela est, je crois, davantage légende que réalité. Ils se sont dépeuplés, comme au XXe siècle, parce que leur heure était venue et qu’ils ne pouvaient plus continuer à vivre en ces endroits en raison de divers facteurs.

Il existe des histoires et des situations d’abandon plus caractéristiques de telle ou telle région ? Ou bien, existe-t-il, sur tout le territoire, à la fois des cas très singuliers et à la fois des destins semblables ?

Ils sont très semblables dans toutes les régions. Ce sont les zones de montagne qui se sont le plus dépeuplées, car le terrain était mauvais et le climat très froid, et parce qu’il n’y avait pas de bons moyens de communication. Les villages des vallées et zones côtières ne se sont pas dépeuplés. A l’exception du Pays basque qui n’a que peu de lieux dépeuplés, dans le reste des régions d’Espagne, il y en a une abondance.

En pensant aux villages abandonnés, me viennent à l’esprit à la fois le roman Pedro Páramo de Juan Rulfo… et l’expression « village fantôme ». Existe-t-il des légendes fantastiques, des histoires populaires et orales, des superstitions et des histoires de malédictions, de fantômes, etc. ?

Au XIXe siècle et aux siècles antérieurs, oui, il existait beaucoup de légendes de malédictions, d’empoisonnements, de crimes, etc. Mais cela relève plutôt de la fiction que de la réalité. Actuellement, il existe quelques villages auxquels on a collé l’étiquette de « paranormal », parce qu’il s’y déroulerait des phénomènes étranges : on y entend des voix, des objets bougent, etc.

L’un d’eux est le très beau village de Peña (Navarre), qui a fait l’objet de reportages dans divers médias, parce qu’il s’y déroulerait des choses étranges. Je peux te dire que j’ai visité de très nombreux villages dépeuplés et je n’ai jamais vu ni entendu rien qui soit hors de la normalité. Je ne crois pas à ces choses.

Les lieux que tu explores et fais découvrir semblent, en grande majorité, non-touristiques ; et, par conséquent, je m’imagine qu’il n’y a pas de guides professionnels pour conter l’histoire de chaque lieu. Comment fais-tu pour connaître l’histoire de chaque village et faire « vivre » ou « parler » les ruines ?

Effectivement, de villages touristiques, il n’y en a aucun, à part Granadilla (Cáceres). Les autres sont demeurés vides et demeurent oubliés et abandonnés.

Pour me documenter, j’utilise la meilleure source d’information possible : les gens qui ont vécu dans ces villages. Je tente de les trouver et, une fois que c’est fait, ce sont eux qui me racontent l’histoire du village. C’est une tâche parfois très compliquée parce que retrouver ces personnes est difficile car il reste de moins en moins de personnes vivantes qui aient vécu dans ces endroits.

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Quels sont les villages les plus remarquables dont tu te souviennes ? Pourquoi ?

Je te dirais : tous. Car chacun a un petit détail qui le distingue des autres ; il y a toujours quelque chose d’intérêt dans chaque village qui te reste gravé. Si je dois en citer quelques-uns, je dirais :

  • Castil de Carrias (Burgos), un très beau village, aux maisons bien conservées, où il semble que des travaux ont été engagés de telle manière que des gens pourront prochainement s’y réinstaller ;
  • Pardos (Saragosse), un village très joli. Il a commencé à neiger fortement quand je le visitais et il a, en outre, une fin curieuse à cause d’un archiduc de la noblesse européenne qui fut là et y demeura quelques années dans la solitude ;
  • Avellanosa de Rioja (Burgos), un village enchanteur par la singularité de son architecture, qui en fait un village magique.
  • Aramunt Vell (Lleida), avec un surprenant et ravissant tracé médiéval dans ses rues et édifices.

Des villages que j’ai visités récemment, celui qui m’a le plus surpris est Quintana de la Peña (León). On ne m’en avait pas fait de bons commentaires, mais quand je l’ai visité, j’ai eu une grande surprise : ce village est splendide.

Aramunt vell

Vue d’Aramunt Vell

Avellanosa de Rioja

Vue d’Avellanosa de Rioja

Castil de Carrias

Vue de Castil de Carrias

Pardos

Vue de Pardos

Quintana de la Peña

Vue de Quintana de la Peña

Quels sont les risques pour les visiteurs de villages abandonnés ?

La présence d’animaux errants, comme des chiens, par exemple. Quelques villages sont également utilisés pour le bétail ; il peut y avoir des chiens qui, dans certains cas, sont assez agressifs.

Un autre risque se pose lorsque l’on entre dans une maison. Ce sont des édifices en ruines et les murs, escaliers et le sol ne sont pas très fermes. Il existe donc un risque d’écroulement, surtout les jours où il y a beaucoup de vent et de pluie. Il faut s’y rendre avec précaution, aussi bien dans les rues qu’à l’intérieur des habitations.

Faut-il une autorisation pour visiter ces lieux ? Tous sont-ils accessibles ?

La grande majorité est accessible. Ce sont des villages en rase campagne et on peut les visiter à n’importe quelle heure, à n’importe quel moment. Cependant, une minorité de ces villages abandonnés est propriété privée ; ils sont donc clôturés. Il est alors impossible d’y entrer, comme dans les cas de La Junquera (Murcia), Gallisué (Huesca), Guijasalbas (Segovia) ou, plus récemment, Fumanal (Huesca), bien que dans ce dernier cas il existe une polémique sur le droit du propriétaire actuel à clôturer intégralement le village ou seulement la partie qui lui appartient.

Crédits : photos de Faustino Calderón, reproduites avec l’aimable autorisation de leur auteur et propriétaire (à l’exception des photos de Las Ruedas de Enciso : Pigmentoazul, sur Commons Wikimedia).

Blog de Faustino Calderón : Los Pueblos deshabitados (en espagnol).

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A propos de l'auteur

Mikaël Faujour

Mikaël Faujour

Né en Bretagne, Mikaël Faujour vit à présent à Quetzaltenango, au Guatémala. Ancien chroniqueur musical (Music Story, Toute la Culture), il est aujourd'hui journaliste indépendant. Outre Voyageurs du Net, il travaille également sur le Guatémala et sur l'art.

3 Commentaire

  1. olivier
    olivier septembre 30, 15:20

    C’est toujours intéressant de voir des paysages ou des villes abandonnés. On peut s’intéresser à son histoire et savoir pourquoi ils ont été abandonnés.

    Répondre à ce commentaire
  2. marjorie
    marjorie juillet 24, 11:27

    bonjour mon nom de famille est pardos et je c’est d apres mon grand pere paternel que nous sommes issus de se village mais on ne connait pas son histoire barriere de la langue on ne c’est pas pourquoi ils son partie la seule famille qu’on aurais encore en espagne se serais un certain torero antonio des palasio ! quon ne connais ni trouve si vous avez des info je suis preuneuse merci

    Répondre à ce commentaire
  3. Villages qui pourrait revivre
    Villages qui pourrait revivre mai 04, 05:02

    Bonjour, je suppose qu’une personne comme vous peut être un jour , habitera dans un village comme vous les décrivez !!! Vus les crises de l’Espagne et de la Françe ,peut être il y à des personnes qui voudraient vivre en marges de la société !!! Pour cultiver la terre ( permaculture) voire autonomie de vie à plusieurs personnes !!! Existe t il, des villages qui renaisse ?et il possible d’acheter la terre ?comme vous le dites, la vie est dure!!! Froid, terres difficile de cultivé ,isolement, peut-être ont ne s’en fait pas une idée de la difficulté que cela est !!!!et j’en passe!!! Mais enfin avec un peu d’effort !!! J’aimerais bien votre avis ? Il y a peut être ,pré des villages pas tres loin de villages habiter ? Merci encore de répondre 👍🏻😜🙏🏻❤️

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